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Jacques Beaudry

Biographie

Brève bibliographie
La Fatigue d'être: Saint-Denys Garneau, Claude Gauvreau, Hubert Aquin, Montréal, Les Éditions Hurtubise, 2008.
L'Oeil dans l'eau: notes sur douze écrivains des Pays-Bas, Québec, Liber, 2002.
Cesare Pavese: l'homme fatal, Montréal, Nota bene, 2002.
La philosophie et le Québec: des noms et des notes, Sherbrooke, Ex libris, 1989.


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Texte d'Auteur

La beauté crépusculaire

Toch, niettegenstaande, desalniettemin
de bloei vereren
van de schaduwen die ons bevolken,
de schaduwen die bedelen om troost.


Hugo Claus,
Wreed geluk.


Un poème de Leonard Nolens où Tsvétaïeva apparaît comme un fantôme, la pratique de Trakl par Stefan Hertmans ou encore l'esthétique du suicide chez Patricia De Martelaere, voilà des choses qui m'interpellent. Il faut savoir qu'une génération d'écrivains québécois fut précédée par une génération de suicidés : le poète Saint-Denys Garneau (1912-1943), le sculpteur-poète André Pouliot (1921-1953), le poète-dramaturge Claude Gauvreau (1925-1971), le romancier Hubert Aquin (1929-1977) et le poète Sylvain Garneau (1930-1953). Les ombres qui hantent une littérature, son expression ou son histoire, détiennent quelque chose de précieux : elles savent - elles savent ce qu'est la vie et ce qu'est la non-vie. Voilà avant tout ce qu'elles ont à nous dire et tentent de nous transmettre par l'intermédiaire d'autres esprits qui ont ici, en Flandre, des allures nolensiennes, hertmansiennes, martelaeriennes...

Les Flamands côtoyaient déjà les ombres des suicidés dans le septième cercle de l'Enfer de Dante : Quali Fiamminghi tra Guizzante e Bruggia... et c'est sur le rivage d'Ostende, sous un ciel qui « versait un froid noir », que Balzac a fait errer un de ses personnages fatigué de vivre : « Mourir aujourd'hui, mourir demain, ne faudra-t-il pas toujours mourir ? » Dans l'oeuvre du romancier québécois Hubert Aquin - qui s'est enlevé la vie en 1977 - la présence de l'ombre n'est pas, une fois encore, étrangère à celle, discrète mais signifiante, de la Flandre : dans son roman L'Antiphonaire, le personnage principal qui n'a que quelques heures à vivre, est originaire de Gand, tout son passé est flamand ; dans la nouvelle du même Aquin, intitulée « De retour le 11 avril », le narrateur, qui se tuera sous peu, est resté attaché à Bruges ; enfin, dans son dernier projet de roman qu'il intitule Obombre, l'écrivain québécois associe la beauté crépusculaire à la ville d'Anvers, partout marquée, comme on le sait, de l'empreinte de Rubens dont Aquin se sert comme modèle pour décrire un autre de ses romans, Trou de mémoire : roman fastueux qui évoque, dit-il, les drapés mortuaires que Rubens peignait avec passion.

Pendant qu'une exposition à Québec montre l'influence de Rubens sur l'art québécois, dont témoigne notamment une floraison d'oeuvres inspirées de La Descente de Croix, c'est un autre triptyque, qu'on trouve également dans la cathédrale d'Anvers, qui retient mon attention, son panneau central, plus précisément, et non pas l'original, mais la version obscure qu'en ont donné deux anamorphoses cylindriques, des compositions flamandes de la seconde moitié du dix-septième siècle, où les images et les formes de L'Erection de la croix sont, par procédé optique, englouties dans une explosion de couleurs, d'étirements et de taches qu'une surface convexe recompose comme par magie. Un phénomène analogue se produit avec une oeuvre qu'on peut voir au Koninklijk Museum voor Schone Kunsten d'Anvers : dans le jaune allongé du tableau en question, on a l'impression de voir fulminer la lumière et cet éclat produit un effet tel sur le spectateur qu'il en reste aveuglé jusqu'au moment où, impatient d'en savoir plus sur ce mystère, il s'approche du petit carton près du tableau et lit, sous le nom de James Ensor (Ostende 1860-Oostende 1949) : « Adam en Eva uit het paradijs verjaagd ». Et voilà que dans le même tableau, le lecteur qui a repris sa place de spectateur, voit soudain apparaître, étonné qu'ils aient pu lui échapper, tous les personnages de cette histoire. Les mots, comme une surface convexe le fait avec l'anamorphose, ont recomposé pour lui la scène où un paysage physique se métamorphose en paysage moral. Qui sait si le baroque et le grotesque dans la littérature en Flandre ne participent pas eux aussi d'une même esthétique de l'« obscuration » et de la « révélation » dont une analyse, poussée à bout, nous conduirait peut-être à une religiosité de l'obscurité (non sans rapport avec une métaphysique de l'intériorité) ?

Dans une correspondance qu'il a intitulée Lettres à un fantôme, l'écrivain québécois Claude Gauvreau - qui s'est donné la mort en 1971 - dit de Van Eyck qu'il arrive à mouler réalistement les objets de ses tableaux qu'il peint pourtant d'après la forme de ses désirs ; sur Rubens, il écrit qu'il forme les objets peints en mettant l'accent sur la richesse de la matière qu'il applique sur la toile. En appuyant sur ces caractéristiques, Gauvreau nous fait sentir le caractère prophétique de l'oeuvre des peintres flamands qui lui servent en même temps de miroir, car lui aussi peint, ses couleurs sont sonores, il est un plasticien du verbe qui moule sa poésie d'après la forme de ses désirs en mettant l'accent sur la richesse du langage. La plume de Gauvreau invente un déploiement d'arabesques langagières qui composent son autoportrait psychique comme les mouvements ascensionnels et tourbillonnants des coups de pinceau de Rubens nous mettent en présence du portrait en nus de son intériorité.

Parce que la poésie et le théâtre de Gauvreau atteignent une ampleur quasi monstrueuse accordée principalement avec un sauvage besoin d'être qui sans cesse l'a porté au-delà des convenances, son oeuvre s'apparente aussi à celle d'un autre Flamand, un contemporain cette fois : l'homme de théâtre, plasticien et écrivain Jan Fabre. A l'oeuvre de celui-ci s'applique la parole de celui-là : « les exigences sont telles qu'aucune arme expressive ne peut être négligée ! » Et j'en arrive enfin à me demander s'il ne faut pas voir dans la folie d'un écrivain du Québec et dans les extravagances d'un artiste de Flandre un sursaut d'énergie indispensable là comme ici.

Le passé illustre de la Flandre conservé dans ses musées et dans les livres d'histoire agit sur elle comme sur le Québec son avenir obscur ; celui-là et celui-ci placent respectivement l'une et l'autre, quant au présent, dans une situation de déficit ontologique que traduit une difficulté d'être dont les manifestations subtiles ont une profondeur que leurs contraires n'ont pas.


Jacques BEAUDRY
Villa Hellebosch (Vollezele)
8-11 nov. et 6 déc. 2004

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Villa Hellebosch
18.10.04 > 13.12.04

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