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Sylvie Durbec

Texte d'Auteur

Emigrante

Parcourant à midi le parc de la villa Hellebosch, je me surprends à répéter intérieurement un mot, émigrante, émigrante. Je l'entends résonner dans ma poitrine silencieuse. Tout en continuant à arpenter le parc, observant la hauteur des arbres, l'étang gelé ou les statues muettes, je continue de répéter dans ma tête : EMIGRANTE, EMIGRANTE. Ce mot provient à la fois du titre d'un livre de W.G. Sebald, Emigrants, écrivain à l'origine de ma présence en Brabant flamand, et d'un sentiment puissant ressenti dès le décollage de l'avion, nourri de la conscience d'être à Vollezele une parfaite étrangère. La voyageuse derrière moi n'était-elle pas d'origine polonaise ?
Elle venait de loin.
Je viens de loin.
Je viens d'une langue qui me sépare de celle parlée ici, à la poste ou à l'église. Je suis venue pour entendre en moi l'écho de cette séparation et sentir combien ma présence en ce lieu tient du miracle. D'où je viens est salé et venteux, un pays violent et lumineux que je nomme Marseille et dont les éclats rassemblés constituent une langue. La même que celle de mes parents et de mes enfants. Celle que j'utilise pour écrire ces lignes brisées, comme on dit en géométrie, une géographie de mots que l'on pourra nommer ensuite poésie ou roman, ou encore patrie, die Heimat. La langue comme refuge ou exil ou désespoir.

Je suis ici pour accomplir un voyage à Breendonk, forteresse qui se trouve à Willebroek, voyage accompli deux fois, à trente ans de distance, par l'écrivain allemand Sebald mort en décembre 2001, le marcheur de mémoire. A Breendonk, furent enfermées 3462 personnes dont 53% ne sont pas revenues. Je veux marcher à leur rencontre et à celle de Sebald.

La beauté de la Flandre me rappelle que je n'ai pas été élevée entourée d'arbres centenaires. Il y avait des arbres pourtant où j'ai grandi, des magnolias et des cerisiers. Mais ils ne nous ont jamais appartenu. Jamais je n'ai possédé de forêt où me cacher des ogres, jamais je n'ai dormi dans un château où m'aurait éveillée un prince.
J'ai écrit : achélèmes, un mot qui veut dire que nous étions pauvres et avions été chassés d'une vraie maison, plus grande, plus vaste où nous n'étions plus souhaités, pour habiter achélèmes des Tilleuls, mais je n'ai jamais vu ces arbres dans la cité. Seulement quelques magnolias qui ont fini lentement de crever, tandis que nous grandissions, nous, les enfants des expulsés.

Face à face, nous nous regardons, la langue et moi. Combat à armes égales ?

Choses vues : à Oetingen, un cheval minuscule que promenaient deux fillettes souriantes, une grotte de Lourdes d'une blancheur suspecte, à Mons, une rue des Orphelins, à Binche, un prince et une princesse que la vendeuse de chaussures d'Enghien appelle gentiment par leurs prénoms, Philippe et Mathilde, un faisan et un lièvre dans le parc de la Villa Hellebosch, un daim dans un jardin d'Oetingen, l'absence des morts de Breendonk.

EMIGRANTE : c'est-à-dire une fille qui marche et regarde et écrit ce qu'elle voit. Venue de loin, de son lointain intérieur (voir Henri Michaux, Plume) à la rencontre d'une histoire étrangère. Marseille-Willebroek.

Avec reconnaissance, je me rends compte que j'ai enfin accepté de faire partie d'un monde toujours errant, celui des écrivains, qui ne sont jamais installés dans leur apparente immobilité mais en perpétuel tremblement sur le bord de leur chaise, à l'écoute de tous les bruits, le vent, les voix, les cris, les chants entendus au loin, la rumeur de la mort, et il m'arrive de sourire, délivrée de moi même.

Choses lues : des textes d'Hugo Claus, de Geert van Istendael, de Patrick Roegiers, des numéros de la revue Septentrion dévorés avec passion, et Sebald, Sebald, Sebald.

Choses dites : Ulrike Draesner me dit au repas du soir qu'elle a la taille de Goethe et nous rions beaucoup. Elle me demande si à mon tour je sais de qui j'ai la taille. Sebald ?

Choses lues encore : Marina Tsvetaeva écrit en 1933 que lors d'une réunion littéraire française, elle entendait « tous les noms, sauf celui de Proust ». S'étonnant qu'on l'oublie, elle s'était entendu répondre que Proust était mort. Et elle écrit superbement : « D'après quel indice établit-on qu'un écrivain est vivant ou mort ? », ce qui rejoint mes interrogations après la disparition de Sebald. Ce n'est pas parce qu'un écrivain ne peut plus marcher dans un paysage réel qu'il est mort.

Choses données : Alexandra Cool m'offre une photographie, la Bibliothèque des Pierres, pour accompagner un poème des Stanze. Monika Fagerholm me donne une Odyssée en finnois pour Dorian, le fils de mon amie artiste Susanna Lehtinen.

Voyages : Enghien-Binche, Enghien-Bruxelles, Oetingen à pied et retour sous la neige, Vollezele-Mons, Vollezele-Bruxelles, Bruxelles-Enghien. Ninove-Willebroek.
EMIGRANTE : les écrivains ne sont chez eux nulle part. Sebald le dit et le démontre. Vivants, ils sont des émigrants. Morts, ils poursuivent leurs voyages. Et moi ? J'ai écrit une suite de poèmes, Nuits de Vollezele, Jours de Flandre et les relisant, j'y vois beaucoup de nuit : les déplacements y sont omniprésents, nocturnes frôlements des mots dans la bouche, des pas dans le bois. Silences de Breendonk. Ma langue est exténuée.
Le deuxième lundi passé à la villa, je sombre dans la maladie, comme au début d'Austerlitz, Sebald lors de son voyage à Anvers : j'ai commencé à ne pas me sentir très bien...Fièvre, courbatures, épuisement. Que dois-je expulser, expier ? Mais une voix traverse mon silence : une amie m'appelle de France pour dire simplement son amitié. Bonheur qui me réveille et peu à peu me guérit. Et un matin, je m'installe dans le bureau du bas, Ulrike étant partie. La neige alterne avec le soleil. Peut-être aussi que les escaliers descendant vers le parc me montrent la route jusqu'à Willebroek. Les quelques kilomètres parcourus dimanche m'ont à ce point moulue de fatigue que je me demande si j'y parviendrai.

Dimanche 16 avril, FORT BREENDONK : je n'ai pas marché, j'ai roulé jusqu'à Willebroek. Toute tentative de marche m'a paru vaine. Il y avait des lilas sur le point de fleurir et des odeurs de nourriture, à cause d'un restaurant ouvert à côté du camp. Il y avait aussi la rumeur des automobiles lancées à grande vitesse sur la voie rapide Malines Termonde. Tout était blanc, et noir. Quelqu'un avait accroché un gant de laine blanche aux barbelés, à l'entrée du camp. Où était la main à qui il appartenait ? Ici on a écrasé des doigts, on a éteint des cigarettes sur le dos des femmes dans la chambre de torture. Stanza delle lacrime. A l'entrée le gardien m'a donné le même ticket qu'à Sebald et je l'ai glissé dans ma poche, comme lui. A Breendonk les chevaux avaient un nom. Pas les détenus. Emigrants.

A Willebroek, une petite fille habillée de rose me sourit.
Je me demande si j'ai faim.
Si les lilas de Breendonk vont fleurir.
Si je peux écrire un poème.
Si on retrouvera un jour Ilse, la femme du Sturmbannführer Schmitt, qui aimait regarder les détenus que l'on humiliait. Par contre, Fernand Wijss, le Diable boxeur, élevé dans le nid noir du fascisme belge, a été fusillé après avoir été jugé au procès de Malines. Accusé numéro 1, sur les photos du procès, il ressemble à un jeune homme innocent.

Gant de fille, main de Cendrillon. Mes pieds ne feront pas le voyage jusqu'à Malines. Nous redoutons maintenant la beauté. Alors, nous prenons des raccourcis à travers le labyrinthe.

Lorsque je suis revenue à Vollezele, le lièvre m'attendait. Le temps n'avait presque pas avancé. Comme à Helsinki où les lièvres attendent sagement les écrivains la nuit, le jour.

Vollezele, du 7 février au 21 avril 2005

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Villa Hellebosch
7.02.05 > 14.02.05

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