calendrier

 

Alan Tsjertsjesov

Texte d'Auteur

Lees hier de originele tekst (pdf)

Top

Traduction

GRAND HOTEL EUROPE

Comme la majorité des Russes (environ 85%), je suis né et j'ai grandi en Europe. Cependant, pour un Russe, naître et grandir en Europe, cela ne veut pas forcément dire être un Européen. Pour l'Europe, depuis des siècles, la Russie est plutôt assimilée à l'Asie, à la Sibérie, bien que la Sibérie elle-même n'est pas moins exotique pour des Russes comme moi (au moins neuf sur dix, je vous le rappelle) que pour un Italien, un Belge ou un Irlandais. Si l'on en croit la carte géographique, l'Europe s'étend jusqu'à l'Oural où, effectivement, la Sibérie commence ; c'est une limite que très peu de mes compatriotes ont atteint lors de leurs voyages, et c'est regrettable. Vous ne le croirez pas, mais bien plus de citoyens russes ont fait le chemin d'est en ouest pour franchir les Alpes que d'ouest en est pour franchir l'Oural, est-ce que cela signifie que dans la conscience de « l'Europe unifiée », la Russie, c'est quand même l'Asie, même si la majorité de ses citoyens dispersés n'ont été nulle part... sauf en Europe. D'où ma conclusion : l'Europe, ce n'est pas de la géographie. L'Europe, c'est un statut.
Mon continent natal, et je n'en suis pas vraiment natif, je ne l'ai quitté qu'une seule fois. Un jour, je me trouvais aux Etats-Unis et j'ai entendu un copain américain me dire : mais pourquoi chez vous en Europe (c'est ce qu'il a dit : chez vous, en Europe, et moi j'ai acquiescé : effectivement, c'est bien cela, en Europe, c'est chez nous), pourquoi en Europe le volant des voitures est à droite, et non à gauche comme il se doit ? Et je me suis dit alors que chacun a probablement dans sa tête sa propre Sibérie secrète, cet endroit où toi, tu n'es jamais allé, alors que pour les étrangers tu n'en es jamais sorti. D'où ma conclusion : l'Europe, c'est l'Europe pour elle-même seulement. Et encore, pas toujours.
Je suis allé trois fois en Asie, et à chaque fois seulement pour quelques jours. Je ne comprends toujours pas pourquoi je me suis retrouvé là-bas, l'Asie voulait tester ma stabilité. Pour commencer elle a battu notre équipe scolaire à plates coutures lors d'un tournoi d'échecs dans la capitale de l'Azerbaïdjan, une ville hospitalière sous tous ses autres aspects, celle où brillait déjà le génial, l'impitoyable Garry Kasparov. Personne n'aurait imaginé à cette époque qu'un an plus tard, comme un étranger soudain - un père juif, une mère arménienne - il aurait quitté Bakou et serait venu s'installer à Moscou, pour devenir, désespéré, un Russe. Pour nous cette première expérience asiatique se termina par une humiliation catastrophique : le plus mauvais score sur toutes ces années de passion pour les échecs. D'où ma conclusion : l'Asie ne nous a pas reconnus comme faisant partie des siens.
Quelques années ont passé, j'étais déjà étudiant quand j'ai quitté Vladikavkaz à l'insu de mes parents pour m'échapper quelques jours à Tbilissi, profiter avec des amis du paradis sur terre, là où le vin coule à flots et les chansons s'élèvent de partout. Mais les péchés sont toujours punis, et après une demi-heure je regrettais déjà mon erreur. Vous aussi, vous l'auriez regrettée si comme nous, vous aviez été suspendus, une roue dans le vide, au-dessus d'un ravin. Cela s'est passé dans le col du Darial, à la frontière entre l'Ossétie européenne et la Géorgie asiatique qui, entre parenthèses, depuis maintenant un peu plus d'un an, est plus assimilée à l'Europe que le Kremlin, que Moscou et donc que la Russie elle-même malgré ces fameux 85% d'Européens qui y vivent (ou survient). Nous ayant montré par la petite fenêtre toute la monstruosité de l'abîme au point de rencontre entre ces deux parties du monde, le chauffeur du bus, dans un murmure que tous les passagers avaient entendu (je sais depuis lors que seul le silence qui suit une explosion fait plus de bruit qu'un murmure qui reste coincé dans la gorge sur une note de frayeur), donc le chauffeur, dans un murmure, nous ordonna de nous mettre du côté gauche du bus et de ne pas bouger. On s'est mis sur la gauche, on est restés tranquilles à écouter le grondement plaintif du moteur qui tentait de se frayer un passage au travers la frontière invisible, mais dure, comme une chaîne en fer, sacrée, et parfois maudite, tranchant le continent dans le vif et, comme on l'a compris plus tard, le destin des gens. D'où ma conclusion : L'Europe, ce n'est pas seulement un point de départ, l'Europe c'est aussi un point où l'on fait ses comptes.
Beaucoup d'années ont passé, puis je suis allé en Turquie. J'y ai vu en une fois quantité de femmes aux jambes élancées, moulées de jeans à la mode, je n'en avais jamais vu autant nulle part, même pas dans mes rêves. Istanbul nous gâtait par sa cuisine raffinée et son amabilité ; pendant tout ce temps, pas une fois on nous laissa ouvrir une porte de nos propres mains. Non que les portes étaient interdites, au contraire, elles s'ouvraient toutes grandes devant nous grâce à une courtoisie que de jeunes gens exprimaient avec une timidité et une fierté telles qu'on aurait pu les soupçonner d'avoir quitté pour quelques instants une belle légende de l'est, et de retourner à elle en ayant tout juste eu le temps de donner un présent aux invités. Cependant la ville, suspendue comme la roue entre l'Europe et l'Asie, s'est finalement vengée de moi en me collant le virus de la grippe, me clouant ainsi au lit pour deux bonnes semaines. Ces jours m'ont suffi pour reconnaître que l'Europe, ce n'est pas l'Asie, il faut croire qu'elles ne sont pas apparentées. On a beau ouvrir une porte, il y a un seuil. Et le seuil, il est en chacun de nous. Car nous sommes tous des produits de l'histoire...
En Ossétie, mon pays natal, il y a deux fois moins d'habitants qu'à Bruxelles : en tout 600000. Cependant, ils représentent 96 nationalités différentes. Internationalisme impressionnant. Ma famille en fait partie : ma mère est Russe, elle porte le glorieux nom de Souvorov. A en croire son caractère ferme, elle descend probablement du célèbre général qui avait triomphé il y a deux siècles des Alpes suisses infranchissables, juste grâce à la bravoure, la témérité et l'audace russes. Ma femme est Bulgare, j'y vois avec plaisir un symbole : pendant la guerre russo-turque mon arrière arrière grand-père ossète avait protégé les Bulgares orthodoxes du joug violent pendant - cela fait peur rien que d'y penser - un demi millénaire. Aujourd'hui, eux, ils sont aussi l'Europe. D'ici quelques années ils intègreront l'UE et deviendront l'Europe pour de vrai. Bien évidemment, je m'en réjouis. Cependant, il m'arrive d'être furieux. Je vais vous dire pourquoi : durant ces dernières années, on m'invite de plus en plus souvent à l'ouest en tant que « convive littéraire ». Hélas, une invitation n'est pas suffisante : il faut remettre des documents à l'ambassade et faire une demande de visa. La procédure n'est pas des plus agréables - à chaque fois tu dois démontrer que tu n'es pas un chameau. Tandis que mon épouse, invitée en tant que personne accompagnante, a le droit de circuler librement dans les frontières de l'Europe. Bien sûr, elle est plus sympathique que moi, mais avant je n'aurais pas pensé que c'était si évident... D'où ma conclusion : l'Europe, c'est bien sûr un hôtel, mais tu ne peux y entrer qu'après avoir passé un face-control.
Avant de partir, je suis allé dans la première école de Beslan. Celle de l'incident qui a secoué tout notre monde cynique et si indifférent, semble-t-il. Moins de vingt kilomètres séparent Vladikavkaz de Beslan. Dans cette même école où a eu lieu la tragédie, quand j'étais enfant, j'ai joué avec mes copains au football, je passais l'été chez ma grand-mère. Elle vit toujours là-bas, à trois cent mètres de l'école. Si quelque part sur la terre il y a un endroit que l'on peut définir comme concentration de douleur et de tristesse, je sais où il se trouve. Et je sais que vous aussi vous le connaissez, même si vous n'aviez pas pensé que Beslan, c'est toujours l'Europe. Surtout maintenant, parce que l'Europe, que Dieu la garde, c'est la compassion. C'est Rome, où cent mille et quelques personnes sont sorties dans les rues de la ville Sainte, pendant la nuit, avec des cierges, en cadeau à ceux qui sont morts pendant ces jours noirs. C'est des dizaines de pays, des grands et des petits, des anciens et des nouveaux, des rassasiés et des à moitié affamés, mais tous de la même façon prêts à héberger les enfants rescapés de l'enfer par miracle, et à leur offrir des millions de cœurs. C'est l'aide désintéressée, intelligente, et d'abondants sacrifices dont le torrent ne se tarit pas depuis déjà de nombreux mois. Ce sont des centaines de visas délivrés dans des délais très courts, sans refus aucun, parce qu'en fait on ne peut refuser l'asile à celui dont l'Europe a tant besoin. Pour que l'Europe ressente combien elle est nécessaire à celui qui s'est trouvé dans le malheur !
Car l'Europe, ce n'est pas seulement l'Europe de la géographie, du statut, du point de départ, de la non-Asie ou de l'hôtel. C'est beaucoup plus. C'est l'idée de l'Europe comme cette partie du monde où vit encore ce rayon créateur de l'âme capable d'éveiller une grande énergie de charité. A travers cette énergie, il nous est donné de nourrir l'espoir aigu que nous sommes quand même des hommes, malgré les péchés inhumains qui sont commis. N'est-ce pas pour cette raison que l'on appelle l'Europe le Vieux Continent ? Ce nom en russe sonne encore mieux que dans les autres langues. Puissions-nous être pour vous encore pendant quelque temps juste la Sibérie. Notre langue, qui a exprimé la signification de l'Europe dans sa plénitude métaphorique, c'est le gage que nous voulons laisser en garantie de notre propre solvabilité, pour soutenir l'hôtel de prestige à l'entrée duquel brille l'enseigne « Grand Hôtel Europe ». Nous lisons en ces mots la promesse d'une découverte secrète : l'Europe, c'est un grand refuge pour le monde, natif de l'éternité...

Alan Cherchesov

Traduction française par Manuela Büx

Top
Passa Porta
28.03.05 > 23.05.05
Villa Hellebosch
21.09.09 > 5.10.09

Bookmark and Share Retour