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Patrice Robin

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Texte d'Auteur

Live in Brussels

À deux pas de l'appartement où je réside pour deux semaines à Bruxelles, une affiche annonce un concert d'Arno. Le chanteur y est photographié, saluant son public, le corps cassé en deux, sous ce titre : ARNO LIVE IN BRUSSELS.

C'est la vérité. Les premiers jours, je l'ai croisé deux ou trois fois en me baladant dans le quartier. Un matin, avant de m'asseoir devant mon ordinateur, je suis allé boire un café dans un bar en bas de l'appartement. Arno était là, attablé devant un café, lui aussi, et penché sur un journal. Que brusquement il a replié avant de se lever, sortir et s'éloigner. Vers une chouette fille du bord de mer, qui sait ?

Moi, c'est Vous permettez Monsieur du même Adamo que je chantais. Dans les noces. J'avais dix ans. Je me préparais des semaines à l'avance, répétais chaque soir dans ma chambre, debout sur une chaise face à la glace de l'armoire. Pour bien mettre en place les gestes que j'avais imaginés en accompagnement des paroles. Ouvrir par exemple largement les bras sur l'assemblée pour le premier vers, Aujourd'hui c'est le bal des gens bien, se tourner vers la mariée sur le second, Demoiselles que vous êtes jolie, remuer la tête de gauche à droite pour Pas question de penser aux folies le troisième, et ainsi de suite. Tout prévoir aussi, me préparer à la colère du marié, jaloux sûrement, aux éventuels quolibets de la table des jeunes se moquant du petit chanteur transi, aux serveuses allant et venant pendant ma prestation et même aux définitivement insensibles au grand art, les oncles et tantes qui continuent toujours, quoi qu'il arrive, à rire et parler entre eux.

Le grand jour arrivé, j'avais le trac comme un professionnel, l'estomac noué. Je ne pouvais manger qu'après avoir chanté. Je ne connaissais des repas de noce que la seconde partie. La volaille, c'était mon entrée. À la fin de la chanson, je saluais mon public, comme Arno sur l'affiche, mes cheveux balayant presque le sol. Puis toutes les femmes défilaient pour venir m'embrasser. Pendant le bal, je restais modeste, déambulais de groupe en groupe, penchais la tête en avant, mine de rien, pour la main d'une de mes admiratrices dans mes cheveux bouclés.

Cela commençait toujours ainsi. D'abord le garçon d'honneur s'arrêtait derrière mon père, lançait : " Allez Pierrot, une chanson ! ". Mon père ne chantait jamais. Le garçon d'honneur insistait : " Une histoire alors ! ". Mon père ne racontait pas d'histoires. Le garçon d'honneur faisait mine de tirer sa chaise en arrière. Mon père baissait les yeux, jouait nerveusement avec sa fourchette, faisait un petit geste vers ma mère. Le garçon d'honneur sautait sur l'occasion : " Odile, une chanson ! ". Elle chantait comme une casserole, c'est elle qui le disait. Je me préparais, savais que dans les secondes suivantes, elle allait lancer : " Demande plutôt au fiston ! ", et que mon père allait faire un deuxième petit geste, dans ma direction cette fois-ci. Alors, sans attendre, je me levais, prenais ma chaise à bras le corps et la transportais en plein milieu du U formé par les tables, face aux mariés. Passée la surprise due à mon immense courage, la noce entière m'applaudissait avec ça et là quelques saluts admiratifs ou envieux destinés à mes parents de la part des pères et mères moins chanceux.

Dans mon premier roman, j'ai raconté l'histoire de ce petit chanteur. À la fin de la noce, épuisé, il lutte de toutes ses forces contre le sommeil, assis sur un banc de la salle de bal, regarde autour de lui, ses père, mère et la grande famille, comme si c'était la dernière fois qu'il les voyait, tous, avant longtemps, comme s'il voulait les graver à jamais dans sa mémoire, pour les emporter avec lui, partir moins seul peut-être, vers le pays inconnu où désormais il allait vivre, celui des chanteurs et des artistes. Juste avant de sombrer, il revoit ses parents, valsant un instant plus tôt, à quelques pas de lui et, sans savoir pourquoi, repense à l'un des vers de la chanson d'Adamo :

Bien qu'un mètre environ nous sépare...

Plus tard, endormi, il rêve d'une longue limousine noire ronronnant doucement au bas des escaliers de la salle de bal. Le garçon d'honneur tient la portière arrière ouverte. Puis la portière se referme. Le petit chanteur voit des visages collés aux vitres fumées tentant de l'apercevoir une dernière fois, des mains tendues s'agitant. Enfin la limousine démarre sans bruit et s'enfonce dans la nuit.

Elle ne m'a pas conduit jusqu'à Bruxelles. J'y suis arrivé comme tout un chacun, en train, même pas en Eurostar, invité par la Maison Internationale des Littératures de Passa Porta, pour tenter d'y mettre en chantier un nouveau roman, le cinquième, une histoire d'écrivain cette fois. D'un fils que le désir affirmé de devenir un artiste a éloigné de ses parents de bien plus d'un mètre environ. Un éloignement qui n'a jamais empêché ma gorge de se serrer depuis toujours en entendant un air d'accordéon à la radio, au coin d'une rue ou, ces jours-ci sur le disque d'Arno que j'ai acheté Galerie des Princes, quelques notes qui me ramènent immanquablement à mes père et mère valsant, à l'envers s'il vous plait, elle menton relevé et regard fier, lui la chevalière portée haut et les lèvres doucement pincées, preuve que le petit chanteur de noce les avait bien gravés à jamais au fond de sa mémoire.

Epilogue

Mercredi, toujours pas aperçu Adamo. Jeudi, revu Arno, téléphone portable collé à l'oreille, rentrant chez lui. Vendredi, à ma grande surprise, croisé rue Borgval un chanteur français vivant à Bruxelles. Samedi, écouté pendant plusieurs minutes un homme, debout sous une voûte près du Marché aux Herbes, chantant magnifiquement à capella des airs d'opéra. Samedi encore, vibré à la cinémathèque devant un film de Wim Wenders retraçant la vie de trois pionniers du blues : The Soul of a man.

Patrice ROBIN, novembre 2005

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Passa Porta
17.10.05 > 31.10.05

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