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David Clerson

Biographie

David Clerson (1978) est un écrivain Québécois. Il est aussi enseignant et travaille en freelance dans le milieu de l'édition. Il détient une maîtrise en études françaises de l'Université de Montréal, ville où il réside à l'heure actuelle. David Clerson écrit des textes de fiction, des essais et des critiques. La plupart de ses textes ont paru dans des revues et des ouvrages collectifs comme Contre-jour, La conspiration dépressionniste, OVNI, XYZ, etc.

En 2013, David Clerson publie son premier roman, Frères, qui paraît à la maison d'éditions canadienne Héliotropes. Frères est un roman d'aventure dans lequel deux frères partent à la recherche de leur père. Le bonheur, l'enfance et l'instinct sauvage qui sommeille en chacun de nous sont les thèmes principaux de ce récit allégorique sur fond d'apocalypse. Ce livre a reçu le Grand prix littéraire Archambault (2014), qui est le plus haut prix francophone du Québec. David Clerson a écrit le texte en quelques jours à peine, après s'être retiré dans un chalet isolé.

Durant sa résidence à l'appartement de Passa Porta en janvier et février, il pourra à nouveau se soustraire aux contraintes de la vie quotidienne pour se consacrer entièrement à son nouveau projet. 

 

Photo © Toma Iczkovits 

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Texte d'Auteur

Nos rencontres

Quand je la revis la première fois, c'était au bois de la Cambre. De grosses gouttes tièdes me tombaient sur le crâne alors que je marchais dans la boue au milieu de corneilles qui extrayaient de longs lombrics du sol détrempé, et je la vis plus haut, je reconnus sa silhouette : elle semblait m'attendre sous les hêtres.
Un soleil pâle perça entre les nuages, je passai mes doigts dans mes rares cheveux pour en chasser l'humidité et remontai lentement la côte en laissant les corneilles et les lombrics derrière.
Je ne sais plus ce que nous nous sommes dit. J'ai hésité avant de poser mes lèvres sur ses joues. La pluie avait cessé de tomber. Je regardai ma sœur et fus étonné de voir à quel point elle me ressemblait.
Ce n'est qu'après l'avoir quittée que je me rappelai que ce jour était celui de notre anniversaire. Je marchai longtemps dans Bruxelles et sentis ce soir-là la solitude gagner chacun de mes membres.

La seconde fois, c'était à la Clef d'Or, un beau jour de printemps. Il n'y avait plus de place ailleurs quand elle s'assit à ma table. Je lisais Le chagrin des Belges en mangeant un stoemp sur lequel refroidissaient des tranches de lard. Les serveurs criaient leurs commandes aux cuisines et passaient dans les allées étroites en portant des plats, des cafés, des bières. Des gens avaient posé près des tables des sacs de plastique contenant les objets qu'ils avaient achetés aux puces du Jeu de Balles : des masques africains, des livres aux couvertures défraîchies, des abat-jour.
Il faisait chaud. Une sueur légère me perlait sur le front. Nous n'avons pas parlé tout de suite. Elle s'est commandé une kriek. Il y eut des moments de silence, mais je me souviens que je crus reconnaître dans sa voix une certaine tendresse quand elle me murmura, avec un discret sourire aux lèvres : « Tu as grossi. »
Elle avait raison : mon ventre se gonflait sous mon t-shirt, mais quand je la regardai je pensai que le sien aussi était plus rond, et je la trouvai belle.

La troisième fois, j'étais installé au comptoir du Dolle Mol où je buvais une Westmalle près d'un homme qui monologuait, tenant un discours incompréhensible en riant dans sa barbe.
L'endroit était enfumé, tout le monde fumait, et quand elle s'assit à côté de moi et que je vis les dimensions de son ventre je me dis que ce n'était pas l'endroit pour une femme enceinte. Ce soir-là j'avais des fourmis dans la tête (de petits insectes asexués qui s'entredévoraient), les choses n'étaient pas très claires, et mon abdomen se pressait mollement contre le comptoir. Je ne protestai pas quand elle s'alluma une cigarette. Moi aussi je m'en allumai une et nous avons fumé ensemble. J'ai toujours aimé sa façon de tenir sa cigarette entre ses lèvres, et d'en aspirer des bouffées sans jamais la reprendre dans ses doigts. Déjà adolescente, derrière un cabanon dans Etterbeek, elle fumait ainsi, et moi je regardais sa bouche.
Le bar débordait de gens. Je soufflais la fumée par mes narines et laissais tomber la cendre par terre. Des hommes étaient debout entre les tables. Il faisait chaud. L'air était enfumé, et sa fumée semblait humide. Ma sœur me parlait de son époux, un homme que je n'avais jamais vu. Je ne sais plus ce qu'elle m'en disait, et je regardais sur le mur du Dolle Mol une toile où était représenté Tintin regardant un immense phallus blanc tacheté de rouge semblable à un champignon lubrique victime d'une maladie vénérienne.
La fumée se faisait plus épaisse, et mes yeux me piquaient.
Ma sœur partit bientôt.
Plus tard, dans les toilettes à l'étage, mon sexe me parut petit et mou - un vermisseau perdu sous les plis de mon ventre. Des gouttes d'urine tombèrent sur le carrelage à côté de la cuvette, et des larmes me coulèrent sur le visage. Je pensai à ma sœur, j'eus un nœud aux tripes, et je me rappelai une lumière ancienne, une lumière du temps où nous partagions chaque jour de nos vies.

Notre rencontre suivante eut lieu près du canal, mais ce fut une fausse rencontre, une rencontre ratée où je fis semblant de ne pas la voir. Je détournai la tête. Je partis. Je traversai au milieu des voitures qui klaxonnaient, je m'éloignai de l'eau brune et de ma sœur qui approchait en poussant un landau où j'imaginai un avorton d'elle et de moi, une petite chose potelée qui un jour deviendrait grasse et que je me savais incapable d'aimer.
J'avançai dans la rue Locquenghien alors que la bruine tombait. J'eus mal au cœur, l'envie d'une nausée longue et vaine, mais rien ne sortit de ma bouche, et mon ventre me sembla plus gonflé que jamais.
J'avançai dans Bruxelles. J'empruntai la rue d'Ophem, puis la rue de Flandre et la rue de la Clé, incapable de me perdre dans cette ville que je connaissais par cœur, et continuant pourtant à tenter de le faire comme si au bout d'une impasse j'aurais pu retrouver une autre sœur.
Je ne sais plus quand je rentrai chez moi, et cette nuit-là je nous vis frère et sœur siamois portant ensemble un enfant dans notre ventre et marchant sur une terre humide où nos pieds s'enfonçaient dans la boue. Ce fut là le lieu de notre ultime rencontre, une rencontre venue du passé, d'un passé où nous croyions être toujours ensemble, et au réveil j'étirai mon corps gras, sa peau élastique, j'en lissai les plis avec mes mains et je me demandai ce que je pourrais en extraire, si dans le labyrinthe de mes tripes je ne pourrais trouver une autre elle et un autre moi vivant ensemble pour l'éternité, mais je savais qu'il n'en serait rien, et je restai seul avec mon ventre.

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Passa Porta
5.01.15 > 2.03.15

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