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Hyam Yared

Biographie

Hyam Yared est née en 1975 à Beyrouth. Poète et nouvelliste, elle a publié trois recueils de poésie et trois romans, qui lui ont valu des prix et de nombreuses invitations dans des festivals de poésie, notamment au Canada, au Portugal, au Mexique et en Suède.

Son dernier roman, La Malédiction (2012, Éditions des Équateurs) est consacré à la position de la femme dans la société arabe dominée par des valeurs masculines.
Ses deux premiers romans ont été publiés chez Sabine Wespieser éditeur. L'Armoire des ombres (2006) est un récit singulier qui capte à merveille le surréel et l'étrangeté du quotidien après l'assassinat de Rafiq Hariri en 2005. Il a été récompensé par le Prix France-Liban en 2007. Sous la tonnelle (2009),  dans lequel elle fait revivre la mémoire de sa grand-mère tout juste disparue, est paru en octobre 2009, a obtenu le Prix Phénix 2009 et le Prix littéraire Richelieu de la Francophonie 2011.
En 2012, Hyam Yared a également publié Beyrouth, comme si l'oubli... (Zellige éditeur), un récit écrit avec Nayla Hachem sur l'engagement humanitaire et l'utopie de la neutralité au sein des conflits armés.

Durant sa résidence d'auteur, Hyam Yared s'est consacré à l'écriture de son quatrième roman.

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Texte d'Auteur

Ici la mort ne chôme pas

Comment se taire si le langage embarqué dans sa contemporanéité est un cri nécessaire ? Comment écrire, si même le silence manque de pudeur face à la mort de plus d'une centaine de milliers de victimes en Syrie, dont la moitié fait partie de la population civile. Idem pour celle des citoyens libanais de plus en plus nombreux à être soumis à la loterie de la vie et de la mort, au moins depuis l'actuelle vague d'attentats à la voiture piégée, terroristes comme politiques, perpétrés par des kamikazes. Cinq attentats en moins de trois mois ; un coup en zone chiite, fief du Hezbollah, un autre coup en zone sunnite, dans la capitale du Nord, Tripoli, sinon en plein centre de Beyrouth. Terreur de la mort propagée par ceux qui désirent déstabiliser le Liban après avoir mis la Syrie à feu et à sang - magma indescriptible d'enjeux locaux et internationaux, d'ingérences étrangères, de fascisme religieux, le tout mâtiné de politiciens indexés au régime sanguinaire de Bashar, ou pas d'ailleurs, puisque les maîtres à penser et les financeurs de l'échiquier se tiennent de part et d'autre du conflit. Ici la mort ne chôme pas et l'enfer est un volcan à ciel ouvert.

Le conflit syrien a causé, en trois ans de crise, deux fois plus de morts que le conflit israélo-palestinien en 40 ans, et plus de victimes qu'en quinze ans de guerre civile libanaise. C'est dire le bain de sang qu'il représente. C'est à se demander, à bien regarder les images diffusées par les médias, si quatre siècles nous séparent du célèbre tableau de Breughel l'Ancien, Le Triomphe de la Mort. Ainsi les hommes ne changent pas. Depuis l'époque des cavernes, ils seraient passés maîtres dans l'art de semer la charogne. La modernité n'aura fait que rendre la mort plus efficace. Industrialiser la douleur est tout ce dont nous aurions été capables. Notre culture, cette dite succession de civilisations qui se targuent de suprématie sur les autres espèces vivantes, n'aura-t-elle donc rien fait d'autre que de raffiner son animalité la plus grégaire ? Mais l'animal a de l'éthique, lui. Sa prédation est un instinct issu de ses besoins vitaux et de la conservation des espèces. L'homme, lui, est coupable par préméditation, avec pour mobile son intérêt pourvu que la mort des autres se déroule ailleurs, loin de sa bulle, dans des contrées lointaines où la valeur de l'humain importe peu. De quelle autre noblesse sera-t-il encore capable ? Le constat est lourd, avec pour bilan des tonnes d'armes chimiques en pluie sur de pauvres hères, et un djihad radical venu court-circuiter une révolution volée, instrumentalisée et neutralisée par ceux auxquels il profite de la diviser. Et le peuple, on en fait quoi du peuple? On le démoralise, on le pousse dans ses retranchements, on l'enrôle, on le mange, on le tue, on le cuisine à grands feux avec les boyaux des victimes innocentes mortes sous les décombres. Comment écrire quand le silence seul est à hauteur de l'effroi ?

Comment se taire, quand le langage est ce devoir de l'écrivain transformé malgré lui en protagoniste du tableau de Munch, la bouche ouverte et le mutisme englué. Comment se taire quand il est urgent de dire Non ? Non à la peur de vivre. Non aux diktats de la torture, de l'intimidation et du limogeage des sociétés qui aspirent à être libres. Non à la semence de la terreur par la mort, les voitures piégées et les kamikazes assoiffés d‘intégrisme. Non à la martyrologie collective, forcée des sociétés civiles du Moyen-Orient, la syrienne et la libanaise, unies en un seul corps exsangue. Durant plus de vingt ans, le Liban aura payé de sa chair, de sa société et de sa guerre civile, le tout largement instrumentalisé par les vampires des conflits. Non au cynisme du capitalisme qui voit dans les zones de conflits autant de nouveaux marchés capables de relancer une économie en difficulté. Comment ne pas écrire quand il est urgent de ne pas céder à la peur de l'autre, d'empêcher ceux dont le but est de creuser des clivages interconfessionnels, de réussir leur guerre qui n'est pas celle de nos pluralités d'Orient, syrienne, libanaise, irakienne ou autre. Comment se taire s'il faut crier à la face de ceux qui financent conflits et clivages que la mort n'est pas un compte en banque. Qu'on peut blanchir de l'argent mais pas des cadavres. Pas la douleur. Que les populations arabes ne sont pas des nombres calculables sur base de recensements démographiques, mais des cœurs battants, des vies, des aspirations et des joies et que chacune d'elle vaut bien plus que l'argent qui finance la mort. Il est temps de dire Kafa, assez, enough, basta, genoeg et d'aller aux devants des dissensions politiques, religieuses et communautaires avec pour seul intérêt l'humain - sa dignité - et la défense de sa pluralité de penser, de parler, d'aimer, de prier. Ainsi, plurielle et citoyenne, la liberté aura peut-être une chance d'être à l'abri de ceux qui la manipulent et l'homme, cet animal dit pensant, pourra se targuer d'avoir été un jour pionnier d'une humanité digne de ce mot.

 

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Passa Porta
6.01.14 > 3.02.14

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