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Céline Curiol

Biographie

Céline Curiol est née à Lyon en 1975. Diplômée de l'École supérieure des techniques avancées et de la Sorbonne, elle quitte la France et s'installe à New York. Là, elle devient correspondante pour la BBC et Radio France, se met à écrire et tente de gagner sa vie en travaillant notamment à l'ONU.

Elle publie son premier roman à trente ans, ce livre intitulé Voix sans issue (Actes Sud, 2005) est alors traduit dans une douzaine de langues. Toujours aux éditions Actes Sud paraît en 2007 Permission puis en 2009 Exil intermédiaire. Aux éditions Vagabonde paraît la même année un récit de voyage intitulé Route rouge.

L'ardeur des pierres (Actes Sud, 2012), le dernier roman de Céline Curiol, est issu de sa résidence à la villa Kujoyama de Kyoto.

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Texte d'Auteur

Promenade en voiture

S'il ne lui avait pas déjà appartenu, j'en aurais fait le nom d'un personnage. Car il est de ces noms dont les deux composants, prénom et patronyme, paraissent avoir été pensés pour se faire écho, se compléter. D'abord un prénom de trois syllabes qui porte douceur, sensualité suivi d'un nom très court qui claque, net, définitif ; l'un s'étend, sinue, l'autre tranche, conclut. Mais ce nom prometteur lui appartenait en propre. Et me serais­‐je mis en tête de le lui voler que j'aurais échoué : il lui allait si bien et elle parvenait à l'incarner avec tant de justesse au travers de ses gestes, sa mise, sa stature que tout personnage affublé de ce nom aurait été condamné à l'imiter. J'aurais été contrainte, par exemple, de donner à son regard la même malice que le simple fait de pouvoir sourire semblait susciter.

Plusieurs fois, au cours des quelques semaines passées dans la maison de A.C., je songeai à la description que je pourrais faire de cet endroit qui paraissait avoir tant compté dans sa vie. Je pris une série de photographies de mauvaise qualité à l'aide de mon téléphone portable. Sur la plus réussie, une prairie claire mouchetée de graminés occupe la moitié de l'image. Au délà, perçant au milieu du feuillage des hêtres et d'un cerisier en fleurs apparaît un édifice brun, sa façade arrière composée de deux rangées de larges fenêtres à volets au bout d'un toit de chaume que surplombe une cheminée. Sur le côté droit, une dépendance dont est visible un mur couvert de lierre et une haute fenêtre blanche. A mon retour, je n'écrivis pas la description prévue mais ceci.

Ce soir‐là, nous étions cinq. De part et d'autre de la grande table ovale de la salle à manger, sous un chandelier en métal doré et cristaux, certains s'étaient installés face aux fenêtre certies de végétation, d'autres face à deux gravures dont j'ai oublié les dessins. Le choix de nos places se posait comme la résultante des affinités plus ou moins fortes que nous éprouvions les uns envers les autres. Trois femmes et deux hommes étaient présents.

Pour une raison inderterminée, le dîner ne se déroula pas comme les autres soirs. Sans doute le fait d'être plus nombreux que jamais auparavant estompait-­il le malaise que nous aurions éprouvé en tenant certains propos si nous avions été, comme les autres fois, en comité plus restreint. A moins que la présence particulière de chacun des convives ait été nécessaire à nous rendre aussi attentifs. Car, contrairement à tous les autres soirs où nous avions discuté de littérature, de cinéma, de voyages, de spécificités culturelles, sujets intéressants mais très généraux, ce qui fut dit ce soir-­‐là eut un effet intérieur sur chacun d'entre nous. Et personne, j'en suis sûre, ne l'avait anticipé.

A peine avions‐nous commencé à manger qu'A.C. déclara devoir nous raconter quelque chose. Son empressement laissait supposer qu'elle ne parvenait pas à se remettre de sa surprise. Elle avait conservé un souvenir brut de ce qui lui était arrivé, sans être parvenue depuis lors à se l'expliquer vraiment. Dans sa voix, on percevait la trace des interrogations qui avaient dû être les siennes au cours des heures passées.  

L'après-midi même, A. C. se rendait à un rendez-­‐vous important dans la banlieue de la capitale du pays où nous nous trouvions. Elle avait vérifié l'adresse, s'était assurée de connaître le chemin à suivre - à peu près -­, mais au bout de plus d'une heure, elle lui parût bizarre d'être encore en train de conduire. Elle n'avait pas atteint la destination souhaitée et commençait à se demander si elle se trouvait bien à l'endroit où elle était censée être. A chaque minute, ses doutes croissaient tant elle ne trouvait rien, pas plus sur les panneaux qu'elle croisait que dans son souvenir du lieu, qui lui garantît qu'elle ne s'était pas égarée. Elle se mit à chercher à qui demander son chemin.  

Il y avait, circulant sur cette avenue, quelques véhicules mais des piétons, aucun. Dans ce pays, on ne se déplaçait presque pas à pied en dehors des centre­‐villes. A force, A.C. avait oublié à quel point les trottoirs pouvaient être vides, un vide qui, pour la première fois depuis longtemps, l'inquiéta, lui fit presque regretter de ne pas avoir acheté l'un de ces trop infaillibles engins, les GPS.  

Quand elle aperçut la silhouette à une cinquantaine de mètres au loin, elle accéléra. Lui parler avant qu'elle ne s'éloigne. La voiture était à moins d'une dizaine de mètres de la femme immobile lorsqu'elle vit tout en même temps : la dentelle des bas, la mini mini­‐jupe, le décolleté. L'hésitation faillit lui faire franchir la ligne de démarcation. Elle ne se rappelait pas avoir jamais eu envie de parler à l'une d'entre elles, mais à cet instant elle ne pouvait compter que sur une certitude : il n'y avait personne d'autre. Au lieu d'accélérer, elle ralentit pour s'arrêter à sa hauteur. La femme s'approcha de la portière, A.C. baissa la vitre prête à surprendre la déception sur ce visage agréable sans être charmant, mais elle n'y lut qu'un intérêt machinal.  

Vous êtes super loin ! Elle avait un accent. D'Europe de l'est, pensa A.C., lorsque la Prostituée déclara connaître l'endroit où elle devait se rendre. Dût transparaître, dans le regard qu'elle promenait sur la jeune femme, l'expression de sa perplexité car l'autre insista. C'est vrai, j'vous jure, vous êtes loin. Et comment puis‐je me rapprocher ? Elle regretta de lui parler comme à une enfant. Par quelques phrases truffées d'approximations, la Prostituée s'efforça de lui indiquer le parcours à suivre, mais elle avait l'impression de se perdre déjà dans ses explications - je sais y aller, mais pour expliquer... Elle avait l'air navré ; A.C. la remercia, ajoutant qu'elle allait se débrouiller. Au moment où elle enclenchait la première, elle entendit taper. La Prostituée lui faisait signe, elle descendit de nouveau la vitre. Je vous accompagne si vous voulez ?  Elles se regardèrent. Elle entrouvrit la portière et la laissa monter. Après quelques minutes de conduite, elle se posa enfin la question : que foutait-­‐elle avec cette fille inconnue dans sa voiture ? La Prostituée lui dit de tourner à droite et elle s'exécuta.   Elle ne pensait plus au fait de s'être perdue, elle ne pensait plus à chercher son chemin ; elle ne songeait même plus vraiment à son rendez­‐vous auquel elle serait, de toute façon, atrocement en retard si jamais elle en retrouvait par miracle le lieu. Pourquoi l'avait-­elle laissée monter à bord de sa voiture, voilà en revanche ce qu'elle ne cessait de se demander. Une fille qu'elle ne connaissait même pas. Par quel processus inconscient, par quelle erreur d'inattention une telle chose avait-­elle pu se produire ? Quand elle se rendrait à la police, sans voiture et sans papiers, elle s'apercevrait probablement qu'elle n'était pas même en mesure de la décrire. Pourtant, elle se sentait calme ; une espèce de curiosité plaisante avait pris le pas sur sa méfiance. Sans doute, aurait-­elle pu s'inquiéter du fait que cette femme pouvait l'emmener n'importe où, dans un endroit dangereux où elle se ferait dépouillée, ou profiter du trajet pour mettre au point une ruse afin de lui voler son sac. Mais tout en peinant à comprendre son imprudence, elle voulait savoir ce que l'inconnue allait faire, comment cette insolite rencontre se solderait. C'est elle qui conduisait encore ; mais elle se sentait à présent spectatrice de ce qu'il advenait.  

Elles n'échangèrent presque aucune parole, outre les indications annoncées régulièrement par la passagère sur un ton résolu auxquelles la conductrice répondait par un ok docile ou un hochement de tête. La Prostituée regardait défiler les façades, les jardinets, ne manifestant aucun signe d'agacement ou d'ennui. La pendule du tableau de bord indiquait 16h18 : il y avait plus d'une demi-­‐heure qu'elles roulaient ! A.C. voulut dire quelque chose, poser une question afin de se rassurer sur l'issue de ce déplacement inhabituel mais elle redouta de vexer l'autre. Elle n'avait plus la moindre idée du quartier où elles se trouvaient ; faire confiance à son guide demeurait, bien qu'incertaine, la seule solution.  

A peine eurent­‐elles tourné le coin de la rue qu'elle reconnut le bâtiment. Elle émit un petit gémissement de satisfaction, n'en croyant pas tout à fait ses yeux. J'vous avais dit que c'était loin. A.C. lui sourit, d'un vaste sourire qui disait sa reconnaissance autant que son remord d'avoir douté de l'honnêteté des intentions de celle-­ci. Elle gara la voiture en bas de l'immeuble et avant qu'elle n'ait eu le temps de couper le contact, sa passagère était descendue. Comment puis-­‐je vous remercier, demanda A.C., essayant de se rappeler combien de billets contenait son portefeuille. La Prostituée réfléchit une seconde, haussa les épaules. Vous auriez fait pareil à ma place. Avant qu'A.C. ait le temps de lui proposer de la déposer quelque part, elle claqua la portière et s'éloigna.

A. C. s'était tue. Nous retrouvions chacun notre siège autour de la table après l'avoir suivie avec intérêt dans l'habitacle de sa voiture-­break. A.C. souhaitait savoir ce que nous pensions du fait qu'une inconnue ait passé presque une heure à lui venir en aide... pour rien. Chacun proposa un motif d'explication - elle s'ennuyait, avait besoin d'aller dans ce quartier, voulait se rendre utile -­, mais tous s'avérèrent insuffisants pour la convaincre que sa mésaventure n'avait rien d'énigmatique. Le pire, c'est qu'à sa place, je ne l'aurais pas fait ! Tu ne peux pas savoir, osais-­‐je avancer. Si, je le sais. Aucun d'entre nous ne put la contredire, car sa conviction venait de nous forcer à admettre que nous aurions évité de le faire nous-aussi.  

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Villa Hellebosch
1.05.13 > 13.05.13

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